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Le test de Sperry

lundi 15 avril 2002

Sperry et son équipe placèrent un sujet dont le corps calleux avait été sectionné devant un écran. Ils lui demandèrent de fixer un point qui apparaissait en permanence au centre de l’écran. A gauche et à droite de ce point ils projetèrent des images durant un temps suffisamment court pour ne pas permettre à l’oeil d’accommoder.

Pour comprendre parfaitement ce qui va suivre il est important de rappeler que les informations visuelles qui parviennent à l’oeil droit sont reçues par l’hémisphère gauche et que l’oeil gauche envoi des informations à l’aire visuelle de l’hémisphère droit. C’est le principe de la contrelatéralité qui provient du croisement des nerfs sensitifs et moteurs. Toutefois , et pour être plus précis, en ce qui concerne la vue, le croisement des nerfs optiques, que l’on appelle le chiasma optique, est un véritable carrefour où les nerfs se rassemblent pour se rediviser et continuer leur route vers les aires visuelles des deux hémisphères. Ce croisement optique permet de donner à la vision humaine une double discrimination, d’une part oeil gauche / cerveau droit comme on vient de le voir. Mais aussi, plus finement, tout ce qu’un l’oeil perçoit sur la gauche de son champs de vision est envoyé à l’hémisphère droit et tout ce qu’il perçoit sur la droite de son champs de vision est envoyé à l’hémisphère gauche et ceci quel que soit l’oeil, le droit comme le gauche. C’est pourquoi, lors du test, il était important de faire fixer un point central aux deux yeux afin d’être bien sûr que les informations envoyées à gauche du point iraient bien vers l’hémisphère droit et réciproquement. En effet, le chirurgien, lors de l’opération de sectionnement du corps calleux, n’avait pas, on s’en doute, sectionné le chiasma optique. L’opération, rappelons le, était destinée à soigner une épilepsie incurable et non pas à permettre de faire des tests sur les hémisphères.

Lors de son test, Sperry projette à droite l’image d’un couteau et à gauche l’image d’une fourchette. Il demande, alors, au patient de nommer ce qu’il a vu. Le patient répond : "Couteau." Ce que les yeux ont perçu à droite du champs de vision a été dirigé vers le cerveau gauche où l’on sait depuis la fin du siècle dernier que se trouve l’aire de Broca, le centre cérébral de la parole. Le patient peut donc nommer ce qu’il voit à droite, ou pour simplifier, avec l’oeil droit. Si on lui demande ce qu’il a vu d’autre il répond "rien !". Si maintenant on lui demande d’aller chercher avec sa main gauche, derrière un paravent, l’objet qu’il a vu, parmi d’autres objets disposés en vrac, sa main gauche ressort très rapidement avec une fourchette ! Lorsque le patient voit ce qu’il tient dans sa main gauche il affiche une expression de surprise. Il ne peut pas nommer ce qu’a vu son cerveau droit, ce qui est assez logique puisque les deux hémisphères sont séparés, mais en revanche il peut guider la main gauche pour retrouver l’objet. Les deux hémisphères ont bien compris ce qui était demandé et, chacun à sa manière, est capable de répondre. L’un parle, l’autre pas, toutefois n’ayant pas eut le même stimulus, il donnent des réponses différentes.
Mais le plus étonnant est à venir, si l’on demande maintenant au patient de nommer ce qu’il tient dans la main, il a une légère hésitation et dit : "Couteau !" avec une nuance de doute dans la voix. En même temps il fait "non" de la tête ! Que s’est-il passé ? L’hémisphère gauche a vu un couteau, et seulement un couteau, il voit la main gauche répondre "fourchette" à la question :"Qu’avez-vous vu ?". Sur le moment il est surpris, mais, dans son fort intérieur, il attribut cette réponse à une erreur de jugement de la main gauche, car il demeure indéfectiblement sûr que la bonne réponse est "couteau". C’est pourquoi quand on lui demande de dire ce qu’il y a dans la main il répond par ce qui devrait être et non par ce qui est en fait, il répond "Couteau" .
Voilà qui en dit long sur notre façon de percevoir la réalité et de construire une image du monde qui ai du sens pour l’hémisphère gauche, nous y reviendrons plus loin.


(Michael Gazzaniga, Le cerveau social, Ed. O. Jacob 1996)