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Le langage du changement

mercredi 17 avril 2002

Vieil étang,
Une grenouille y plonge,
Le bruit de l’eau.

Bashô

Entre le poème précédent et le texte que vous lisez, la différence de langage est évidente. L’un est évocateur, l’autre discursif. Le poème crée instantanément une image dans l’esprit du lecteur, le texte que vous lisez ici devient un discours. Il est pratiquement impossible de traduire l’un avec les mots de l’autre sans le dénaturer complètement.
Le langage de l’hémisphère gauche, nous l’avons vu, est objectif, définitionnel, cérébral, logique, analytique et séquentiel. C’est le langage de la raison, de la science, de l’explication, de l’interprétation. C’est bien sur le langage utilisé pour élaborer ce texte.
Le langage de l’hémisphère droit, à l’inverse, est plus difficile à aborder car il n’est pas le langage de la définition. Il résiste à être enfermé dans les concepts du langage digital. C’est le langage du rêve, de la poésie, c’est le langage des figures, c’est un langage éminemment évocateur qui fonctionne sur la métaphore, sur le jeux de mots, sur les différences entre sens littéral et sens figuré, sur les symboles. C’est un langage de synthèse et de totalité avant tout !

Paul Watzlawick, chercheur à l’Institut de Palo Alto, élabore dans "Le langage du changement" une grammaire de l’expression de l’hémisphère droit. Il s’appuie pour ce faire sur les travaux remarquables de Milton Erickson qui par le biais de l’hypnothérapie a développé une nouvelle technique thérapeutique basée sur l’utilisation du langage de l’hémisphère droit. Pour lui ce langage spécifique possède quatre caractéristiques essentielles : il est condensé, il est figuratif, il est positif et il est concret.

La condensation
"Syphilisation" James Joyce dans Ulysse

Si tout le monde n’a pas les dispositions intellectuelles nécessaires pour devenir prix Nobel de littérature, de médecine ou de mathématiques, chacun d’entre nous construit en permanence des phrases qui n’ont encore jamais été énoncées dans le monde, comme celle que vous lisez en ce moment par exemple. C’est vrai pour la forme, pour l’agencement des mots, mais la signification, elle, finalement, varie très peu. Chaque jours les phrases que nous utilisons, sans parler des lieux communs, sont sensiblement les mêmes au niveau du sens que celles qu’utiliserait un autre être humain dans une situation similaire. En fait la signification varie en fonction inverse de la verbosité.
Quand James Joyce utilise syphilisation pour civilisation on comprend immédiatement ce qu’il pense de la dite civilisation, et cela d’une façon combien plus percutante qu’un long discours ! C’est un exemple de la puissance de la forme condensée utilisée par l’hémisphère droit.
Toutes les formes de jeux de mots, les aphorismes, les euphémismes, les calembours, le lapsus, utilisent la condensation.

Le mot d’esprit
"L’intelligence, c’est comme les parachutes, quand on n’en a pas on s’écrase."
Pierre Desproges

Le mot d’esprit, par son mépris total de la logique et de la rationalité, fait voler en éclats les idées préconçues, les images apparemment monolithiques que nous nous faisons du monde.
Le lapsus, mis à jour par la psychanalyse, est une incursion directe et condensée du cerveau droit dans la parole discursive de l’hémisphère gauche qui s’en étonne quand il l’entend. Un homme qui dit "ma mère" pour parler de sa femme est somme toute un cas très courant, mais provoque toujours l’hilarité de ses interlocuteurs. La nourriture "bio-déplorable" dont parle Watzlawick est également très évocatrice.
Avec la condensation, l’hémisphère droit donne toute l’ampleur d’une autre de ses facultés spécifiques, la capacité de synthèse. L’expression condensée, en établissant un lien subit entre deux concepts éloignés, crée une véritable bombe de sens. Les hommes politiques la redoutent par dessus tout et elle est très sévèrement punie dans les pays totalitaires. La publicité l’utilise largement à son profit.

Le chiasme est une forme particulièrement efficace d’aphorisme, c’est une figure rhétorique à structure croisée. L’exemple donné par Watzlawick est une description saisissante de la société bourgeoise relevée dans le Manifeste du parti communiste de 1848 :

...ceux qui travaillent ne possèdent rien,
et ceux qui possèdent ne travaillent pas.

Y-a-t’il quelque chose à ajouter ? La forme est parfaite, les termes utilisés sont strictement symétriques et de cette simple inversion croisée jaillit une vision d’une force incroyable. Même si, aujourd’hui, avec trois millions de chômeurs il faudrait peut-être reconsidérer la question, mais c’est une autre histoire.
La comparaison sauvage de Pierre Desproges : "L’intelligence, c’est comme les parachutes, quand on n’en a pas on s’écrase." provoque le rire spontané du public. Le rire est en effet la réaction immédiate de libération qui se produit le plus souvent lorsque tout à coup on est amené à voir les choses autrement qu’à l’habitude. Lorsque, subitement, apparaît une solution à laquelle nous n’avions jamais pensé.

Le rire.

"Le rire est le propre de l’homme", mais c’est aussi une expression spécifique de l’hémisphère droit. Il ne résulte d’aucune analyse logique préalable, il apparaît avant le langage, il est explosif, imprévu, dionysiaque, contagieux, panique. C’est à proprement parler une sorte de transe, c’est un acte quasi réflexe, pratiquement incontrôlable et terriblement communicatif comme le montre d’une façon saisissante les morceaux choisis de fou rire des émissions en direct du petit écran.
Le rire est fortement connoté sexuellement dans le sens où il évoque les cris de la jouissance, et il est d’ailleurs en lui même un véritable orgasme qui abolit les tensions. Le rire est aussi très lié à l’idée de la mort, paradoxalement, comme un exutoire à l’angoisse suprême qu’elle suscite chez les hommes.
Les pleurs également ne se raisonnent pas, ils sont, comme le rire, une réponse de l’hémisphère droit à un stimulus émotionnel issus du cerveau limbique. Le rire et les pleurs sont aussi des moyens qu’utilise l’hémisphère droit pour éliminer les tensions excessives du corps.

Le langage figuratif

C’est la base du langage de l’hémisphère droit, il s’exprime par images suggestives, par analogie. Son expression, comme nous l’avons déjà vu, suscite une image dans l’esprit de l’interlocuteur. Il y a deux grandes catégories de langage figuratif que nous connaissons tous, le langage du rêve et la poésie.

Le rêve

Le rêve est une porte étroite dissimulée dans ce que l’âme a de plus obscur et de plus intime ; elle ouvre sur cette nuit originelle cosmique qui préformait l’âme bien avant l’existence de la conscience du moi et qui la perpétuera bien au-delà de ce qu’une conscience individuelle aura jamais atteint.
C.G. Jung

Les commissurotomisés, les patients au cerveau divisé du docteur Sperry, se plaignent de ne pas rêver. Cela semble confirmer que les rêves sont bien une production de l’hémisphère droit. Chez ces patients, l’information ne peut en aucun cas passer à l’hémisphère gauche, puisque le corps calleux a été sectionné, et l’image du rêve ne peut donc pas accéder à la traduction consciente.
Les analyses récentes du sommeil nous apprennent que le rêve dont on se souvient se produit lors des phases de sommeil paradoxal, toutes les 90 minutes dans un sommeil adulte normal. On a pu mettre en évidence, aujourd’hui, par imagerie médicale, qu’au cours de ces phases de rêve les centres de la perception, cognitifs et moteurs sont stimulés avec la même intensité qu’au cours d’une action en phase d’éveil, tandis que les réponses motrices sont inhibées.

La traduction et la censure

C’est sans doute avec le rêve que l’on est le plus à même de comprendre la façon dont s’exprime notre hémisphère droit et la relation qui le lie à l’hémisphère gauche.
L’image du rêve n’a pas besoin de se dérouler comme un film dans un continuum temporel, elle semble fonctionner un peu comme l’image holographique dont chaque élément contient la totalité de l’information. Tout l’effort du rêveur va consister, pour pouvoir l’évoquer à nouveau, pour le mémoriser, à traduire avec des mots l’ensemble de perceptions virtuelles que constitue le rêve. Il va le découper en une série d’événements successifs qui mis les uns après les autres racontent une histoire, donnent un sens, même s’il paraît parfois complètement absurde.
Le travail qui s’effectue ainsi est celui de l’hémisphère gauche, c’est lui qui traduit, c’est lui qui ressent le besoin absolu de donner un sens, de décomposer en séquences successives, mais dans sa traduction il peut omettre des éléments et ne laisser passer que ce qu’il juge acceptable pour le "moi".
Dans le réel comme dans le rêve, l’hémisphère gauche opère une censure très sévère et joue sans doute un rôle de filtre qui est censé nous protéger de la puissance anxiogène de la réalité comme de celle du rêve. Quelque fois, par témérité, par innocence ou par instinct, nous aimerions bien voir ce qu’il y a derrière le filtre !

La poésie.

La poésie, elle aussi, utilise largement le langage figuratif, mais elle va plus loin car elle entretient également un rapport très étroit avec la musique dans le rythme des mots, dans l’utilisation des rimes. Or on sait aujourd’hui que la compétence musicale est un attribut de l’hémisphère droit. En alliant le langage imagé et la musique, la condensation, le concret et le positif, la poésie est sans doute le mode d’expression de l’hémisphère droit le plus abouti. L’évocation qu’elle suscite chez le lecteur peut être si forte qu’elle provoque chez lui les sensations ressenties par le poète. Il ne s’agit pas là de notions abstraites, mais bien de mise en jeu du corps même du lecteur qui participe concrètement à la joie, à l’angoisse ou à l’illumination de l’auteur.

La violence et le sacré

Portée par la voix des comédiens et scandée par leur souffle, la tragédie antique, grand poème épique, était capable de mener à la transe, à la catharsis, une assemblée entière. Pour Aristote la tragédie avait un effet de purification collective des passions ; elle suscitait chez les spectateurs des émotions extrêmement fortes qui s’exprimaient par les cris, les rires et les pleurs de toutes les personnes présentes. Cet exutoire collectif des passions permettait de contenir, de réguler et de ritualiser les violences individuelles générées par la vie en groupe. Les rites et les rituels dont notre quotidien est chargé sont issus de ces phases successives de sacralisation collective de la violence. Ils ont permis d’éviter la destruction du groupe par le déferlement de la barbarie, jusqu’à la création des lois et des forces de l’ordre, dont l’objet principal, en l’absence du sacré qu’ils ont remplacé, est de juguler en permanence la violence individuelle et collective. Mais on peut se demander si les moyens de la société moderne sont bien adaptés aux forces phénoménales qui sont en jeu. Le sacré permettait de transcender l’énergie de la violence en force d’élévation de l’individu, la loi et l’ordre d’aujourd’hui ne font que juguler, elles ne permettent plus de transformer. L’énergie se comporte comme l’eau, on peut la contenir un moment, mais elle finit toujours par déborder, par contourner tous les obstacles pour toujours s’écouler au plus bas. Chauffée par la transcendance, l’énergie de l’eau se transforme en vapeur et s’écoule dans d’autres dimensions de la vie sans mettre en danger le niveau précédent.

Le positif

L’hémisphère droit utilise, nous l’avons vu, une syntaxe extrêmement simplifiée, il s’exprime par le biais d’un langage figuratif, imagé, mais il possède en outre deux particularités singulières : la négation lui fait défaut et il utilise toujours des expressions concrètes.
S’il est facile de représenter un homme qui plante un arbre, essayez donc de représenter un homme qui ne plante pas un arbre ! C’est tout simplement impossible. Il n’est pas possible, en effet, de représenter sous forme d’image l’absence d’occurrence de quelque chose. Au pire vous allez barrer d’une grande croix le dessin qui représente la scène pour dire qu’elle ne se réalise pas, mais alors vous changez de code, de langage, la croix qui barre le dessin n’est pas du même ordre que le dessin lui-même. La croix, dans le sens utilisé ici, est une expression digitale, c’est une convention ce n’est pas une analogie. En langage analogique, la croix peut avoir de tout autres sens : ce peut-être le centre d’une cible, la croisée des chemins, ou encore le signe de ralliement des chrétiens. Le dessin barré d’une croix sera entaché d’ambiguïté. Si l’hémisphère droit ne sait pas exprimer la négation il ne sait pas non plus la comprendre. Et parfois avec raison, comme dans la phrase : " je n’ai jamais eu l’intention de vous nuire..." par laquelle l’hémisphère droit entend que l’intention de nuire était bien réelle !

Le concret et les femmes

Le fait que l’hémisphère droit traduise ses perceptions dans un langage figuratif rend ce langage essentiellement concret. Cela met en évidence une caractéristique essentielle de l’hémisphère droit : il est toujours en relation directe avec l’ensemble du corps, il ne semble pas en mesure d’élaborer une idée ou un concept abstrait, coupé de la réalité du vivant, comme sait très bien le faire l’hémisphère gauche dont c’est d’ailleurs une des spécialités.
Des tests récents ont montrés que les femmes utilisent assez systématiquement les deux hémisphères dans les actes de parole, là où la grande majorité des hommes n’utilise que l’hémisphère gauche. Les neuropsychologues pensent que d’une façon générale, les femmes utilisent quasi systématiquement l’hémisphère droit, quel que soit la tâche. Ils pensent que cette veille de l’hémisphère droit leur assure un lien permanent au vivant et qu’il peut s’agir là d’une fonction en relation avec la naissance et la protection des enfants, mais peut-être aussi de l’espèce dans son ensemble.
Enfin, une des grandes facultés de l’image concrète c’est qu’elle a une fâcheuse tendance à réduire à néant les grandes rhétoriques pompeuses que nous ne cessons d’élaborer par le biais de l’hémisphère gauche. L’aphorisme de Talleyrand est tout à fait démonstratif de ce trait :" On peut faire tout avec les baïonnettes, sauf s’asseoir dessus !"