Accueil > Les langages de l’hémisphère droit > L’image du monde > La réalité et les images du monde

La réalité et les images du monde

mercredi 17 avril 2002

"Le doigt qui montre la lune n’est pas la lune" Proverbe Zen

"Ce ne sont pas les choses elles-mêmes qui nous troublent, mais l’opinion que nous nous en faisons." Epictète

"C’est la théorie qui détermine ce que nous pouvons observer." Einstein

Tout au long de l’histoire notre vision du monde a changé, car elle ne suffisait plus, à un moment donné, à expliquer ce que nous étions soudain capable de percevoir. Cette façon de comprendre l’histoire suggère à l’évidence que notre façon de percevoir et de traduire la réalité n’est pas la réalité. Chaque culture a sa propre façon de raconter le monde, différente de celle des autres, même si, aujourd’hui, avec le développement de la communication, on y trouve de nombreux points communs.
Au niveau individuel le fonctionnement est le même, nous édifions des "images du monde" qui sont la synthèse la plus abouti de l’ensemble de nos expériences de perception, de sensation et d’expression. Cette synthèse est l’oeuvre de l’hémisphère droit, c’est lui, nous l’avons vu, qui est compétent dans ce domaine. Nos images du monde utilisent donc tous les attributs d’expression de l’hémisphère droit. L’hémisphère gauche, de son côté, traduit ces images en concepts digitaux, les décompose, les analyse, les classifie. Mais plus important, sans doute, il leur donne un sens acceptable pour l’individu.

A partir des données figuratives que lui fournit l’hémisphère droit, l’hémisphère gauche invente une histoire cohérente du monde dans laquelle le sujet va pouvoir vivre. Contrairement à un consensus largement accepté, le langage ne reflète pas tant le monde qu’il le crée. Einstein dit un jour à Heisenberg : "C’est la théorie qui détermine ce que nous pouvons observer." Epictète, beaucoup plus tôt, avec cette phrase célèbre : "Ce ne sont pas les choses elles-mêmes qui nous troublent, mais l’opinion que nous nous en faisons." montrait l’existence bien réelle des "images" que nous nous faisons du monde.
Chacun de nous construit une image du monde individuelle, différente de celle des autres, même de celle des frères et des soeurs, et cela en fonction de l’histoire personnelle de chacun. Notre image du monde n’en est pas moins constituée aussi d’éléments que nous partageons avec d’autres. Nous partageons avec nos proches une image du monde familiale, une autre avec nos collègues de travail, une autre encore avec les hommes et les femmes qui partagent notre culture, notre civilisation. Cela est vrai pour tous les groupes. Le fait de vivre en France et d’être français, par exemple, nous fait voir le monde d’une façon spécifique, différente de celle que peuvent avoir les américains, les japonais ou les australiens.
Et C.G. Jung est allé jusqu’à montrer qu’au niveau de l’espèce, tous les hommes, depuis les époques les plus reculées partagent des images du monde communes, extrêmement primitives, qu’il a appelé les archétypes.
Nos images du monde sont sensées représenter de façon exacte la réalité extérieure, elles ne sont pas supposées pouvoir changer constamment. Pour traduire cette fixité l’hémisphère gauche élabore un discours rhétorique, définitif, immuable et souvent très pompeux.
Michael Gazzaniga, qui a travaillé avec Sperry, dit même dans "Le cerveau social" que l’hémisphère gauche produit en permanence un discours qui justifie le comportement de l’individu, surtout lorsque ce comportement a été mis en oeuvre par une autre instance que la sienne. Certaines pulsions émotionnelles peuvent conduire l’individu à accomplir des actes qui vont à l’encontre de ses convictions. L’ego, qui ne peut admettre d’être en contradiction avec ce qu’il croit, va alors être contraint, a posteriori, de modifier sa vision du monde pour qu’elle soit cohérente avec ce qu’il fait.
Pour se libérer de l’illusion que représente nos images du monde par rapport à la réalité, les mystiques ont, de tout temps, utilisés des exercices et des techniques spécifiques. Le Bouddhisme Zen, par exemple, utilise des "koan" comme celui-ci : "Vous connaissez le son du claquement de deux mains, quel est le son du claquement d’une seule main ?"Le "Koan" zen est un exercice mental, qui par sa nature absurde et paradoxale bloque la faculté de compréhension rationnelle de l’hémisphère gauche et laisse émerger à la conscience un mode de perception non-verbale de la réalité. Ce mode de perception procède de l’hémisphère droit, mais il est très rare que l’on y ait accès directement. Les exercices de mise en déroute de la rationalité de l’hémisphère gauche, permettent, parfois, de faire jaillir à la conscience cette appréhension brute, non-verbale, globale de la réalité, telle que la perçoit l’hémisphère droit.

L’auto réflexivité

Notre image du monde crée une sorte de bulle autour de nous qui nous conduit à toujours voir les choses de la même façon quel que soit le point de vue que l’on adopte ; c’est ce que la psychologie appelle l’auto réflexivité. L’expérience d’illumination pourrait se produire quand, pour une raison quelconque, nous réussissons à quitter cette bulle pour parvenir à la saisir "de l’extérieur". Comme la vision aérienne du labyrinthe. Ceux qui ont vécu cette expérience n’ont jamais éprouvé l’horreur de voir la réalité se défaire ou l’angoisse d’être confronté à une réalité insoutenable, comme essaye de nous le suggérer le moi, l’ego, dont l’hémisphère gauche est le "porte parole", mais au contraire cette expérience leur a procuré un sentiment de libération totale et une extrême sécurité existentielle.

Changer l’image du monde.

Dans les années 1950 sur la côte ouest des États-Unis, une école, devenue fameuse depuis, s’est constituée autour de quelques chercheurs qui voulaient appliquer à la psychologie et à la communication en général les toutes nouvelles connaissances de la cybernétique. C’est la très célèbre École de Palo Alto. Très vite les chercheurs de l’Institut sont informés des travaux de Sperry et saisissent l’importance des découvertes sur l’hémisphère droit. Certains d’entre eux, notamment Milton Erickson, vont développer une nouvelle approche de la thérapie en se basant sur les capacités et le langage spécifique du cerveau droit.

Pour Erickson tous les patients qui viennent le voir souffrent de leur relation au monde. Leur souffrance provient d’une contradiction non résolue entre le monde tel qu’il apparaît et le monde tel qu’il devrait être d’après l’image qu’ils s’en sont faite. Deux solutions se présentent : soit changer le monde pour l’accorder à son image du monde, soit changer d’image pour l’adapter au monde. La deuxième proposition est l’objet de la thérapie.
La grande différence entre l’hypnothérapie et la psychanalyse réside dans l’hémisphère auquel on s’adresse. L’hypnothérapie s’adresse à l’hémisphère droit tandis que l’Analyse (comme son nom le laisse supposer) procède de l’hémisphère gauche. Les questions que l’on pose dans chaque cas sont différentes. La psychanalyse se propose de répondre à la question du "pourquoi" de la souffrance du malade. Erickson se propose de répondre aux questions "quoi ?" et "comment ?". La première est issue de la culture analytique et rationnelle de la vielle Europe, et la seconde du pragmatisme qui fait la base de la culture anglo-saxonne.
En posant la question du "pourquoi ?" la psychanalyse s’oblige à retrouver l’origine, l’événement fondateur de la souffrance et à le faire jaillir au conscient pour tenter de lui retirer sa force anxiogène.
Les images du monde sur lesquelles nous nous basons pour répondre à l’environnement ne sont pas abstraites ou d’ordre philosophique, elles sont, comme toute expression de l’hémisphère droit extrêmement concrètes. Elles sont aussi très complexes et constituées d’une myriade d’images. Milton Erickson se demande quelle image du monde nécessite un changement et comment changer l’image du monde du patient ?
A la suite d’expériences sexuelles malheureuses, par exemple, une facette de notre image du monde peut exprimer l’impuissance ou la frigidité. Paul Watzlawick raconte comment Milton Ericson traitait avec succès de nombreuses patientes souffrant de frigidité. Il leur demandait, par exemple, d’imaginer et de décrire dans le moindre détail comment elles s’y prendraient pour dégivrer leur réfrigérateur. Cet exemple qui paraît trivial montre bien comment, en utilisant un langage figuratif, concret, positif, Milton Erickson réussit à modifier une image défaillante, sans jamais aborder avec la patiente le thème de la sexualité.

Freud, avec l’inconscient, a incontestablement fait une découverte fondamentale. Il fallait une intuition géniale pour dire qu’une partie très importante de l’activité psychique de l’homme n’était pas directement accessible au conscient.
Freud a su brillamment analyser le langage de l’inconscient, notamment avec le rêve ou le mot d’esprit, sans savoir que l’hémisphère droit utilise ce type de langage figuratif, imagé, condensé, métaphorique et ludique. L’École de Palo Alto ne remet pas en cause les découvertes de Freud, qui restent fondamentales pour la science, mais la méthode de la psychanalyse la mise en pratique, en thérapie, qu’il a proposé.
Freud a mis en évidence que le rêve, le mot d’esprit, le lapsus sont des moyens d’entendre l’inconscient. Watzlawick se demande, alors, pourquoi Freud n’a pas envisagé cette voie de l’inconscient dans les deux sens ? Comment n’a-t-il pas imaginé, en effet, d’utiliser le langage du rêve, du mot d’esprit pour parler directement à l’inconscient ? C’est exactement cette voie que l’école américaine a mis au point dans les années 60. L’analyse freudienne consiste, essentiellement, à traduire en langage conceptuel et abstrait, dans le langage de l’hémisphère gauche, les productions de l’hémisphère droit, de l’inconscient, afin de mettre à jour la scène primitive qui est à l’origine de la souffrance. Mais ce faisant elle a tendance à renforcer, à réifier, l’image du monde déficiente et à mettre à jour le problème sans pour autant le supprimer. A l’inverse Erickson se propose de bloquer l’hémisphère gauche du patient par différentes techniques dont la technique de la confusion. Pour ce faire il utilise un discours continue à l’apparence hyper logique, mais en fait complètement absurde et dénué d’intérêt qui finit par faire capituler la fonction logique et rationnelle du cerveau gauche. Il se met ainsi en relation directe avec l’hémisphère droit et peut dés lors s’adresser à lui dans son propre langage.
Erickson utilise surtout, et c’est un point essentiel de sa démarche, la faculté particulière qu’a l’hémisphère droit de reconstituer le tout à partir d’un fragment. Il a conçu une thérapie courte. Il n’essaye pas de régler l’ensemble des problèmes mais d’en traiter un seul. En modifiant une seule facette de "l’image du monde" du patient, Erickson provoque une réaction en chaîne de l’hémisphère droit. Celui-ci va, en effet, reconstruire, petit à petit, la totalité de l’image du monde modifiée en intégrant les changements nécessaires jusque dans les strates les plus profondes de la personnalité. Ces changements interviennent seuls, aux moments où le patient est prêt à les vivre, par la confrontation à la vie quotidienne, sans l’appui du thérapeute, et donc sans dépendance.