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De la schizophrénie à la science.

mercredi 17 avril 2002

Schizophrénie : Psychose caractérisée par une dissociation des différentes fonctions psychiques et mentales, accompagnée d’une perte de contact avec la réalité.

Science : 2. Corps de connaissances constituées, articulées par déductions logiques et susceptibles d’être vérifiées par l’expérience.
(Dictionnaire Hachette - 1994)

Deux cerveaux en un, deux cerveaux aux fonctions différentes, deux cerveaux complémentaires reliés par le corps calleux. On commence à comprendre, aujourd’hui, à quel point la communication inter hémisphérique est essentielle à l’accomplissement de la personnalité. Le génie, par exemple, pourrait être marqué par une hyper communication entre les deux hémisphères. Certain types de folie par une absence de cette communication. La schizophrénie apparaît aujourd’hui sous un jour nouveau : deux hémisphères, deux personnalités indépendantes se développent à l’intérieur d’un seul être, qui, le plus souvent, en perd le sens de la réalité, et la notion de sujet.

Tous schizophrènes

Julian Jaynes, professeur de psychologie à Princeton, émet l’hypothèse que jusqu’à une époque récente de notre histoire les hommes étaient tous schizophrènes. D’un côté ils avaient des visions, des rêves, ils entendaient des voix, et de l’autre ils avaient un comportement social vis à vis du groupe. On sait aujourd’hui que chez le schizophrène les hallucinations, auditives ou visuelles, activent les aires du langage de l’hémisphère droit. Chez l’homme ancien il n’y a pas de notion de sujet, la conscience de soi s’apparente plus à l’appartenance à un groupe qu’à une notion strictement individuelle, qui apparaîtra plus tard. L’homme parle, il agit mais il se sent essentiellement agit par "ce qui parle" à l’intérieur de lui. L’hémisphère droit communique avec les esprits de la nature. Les hommes entendent les arbres, les montagnes, le vent, les animaux leur parler et, le plus souvent, c’est une histoire, une explication du monde qu’ils leur proposent. L’histoire de ces visions se transmet dans le groupe par voie orale, par des chants, des épopées, qui sont elles aussi des expressions de l’hémisphère droit.

Naissance du sujet

L’augmentation de la taille des groupes, la rencontre d’autres groupes dont les histoires diffèrent, les échanges et la communication, l’apparition de l’écriture qui fige les épopées, vont développer les fonctions du langage de l’hémisphère gauche et font perdre magie et crédibilité aux totems, aux ancêtres, aux dieux. Il s’agit alors de trouver une autre explication du monde, une explication qui puisse être valable pour tous. C’est la naissance, à l’époque de la Grèce classique, de la rhétorique et de la logique. Un sujet conscient de lui même regarde le monde comme un objet. Le principe de l’objectivité scientifique est né.
Avec la définition de la démarche scientifique, analytique et digitale, tous les critères qui vont présider à la naissance de la civilisation occidentale sont réunis. Pourtant, si tous les éléments fondateurs sont là, avec les travaux des pré socratiques, d’Aristote, de Platon, de Pythagore, Ptolémé, Hypocrate et de bien d’autres génies de cette époque, la démarche scientifique devra attendre près d’une dizaine de siècles pour s’imposer vraiment et suivre le développement spectaculaire que nous lui connaissons aujourd’hui.

Apparition du monothéisme

Avec la rhétorique et la logique, un cerveau, le gauche, va prendre le pas sur l’autre. L’hémisphère droit va devenir de plus en plus silencieux. Les dieux, à de rares exceptions près, ne parlent plus dans le "coeur" des hommes. C’est aussi vraisemblablement le moment qui voit naître le monothéisme. Freud, dans son dernier livre : "L’homme Moïse et le monothéisme" avance l’hypothèse égyptienne de l’origine du monothéisme, sous le règne d’Akhénaton, au coeur d’une civilisation extrêmement développée. Moïse, l’égyptien, s’exile avec sa religion en conduisant le peuple juif hors d’Égypte. Le dieu qu’il propose au peuple juif est semble-t-il la première émergence d’un concept de divinité abstrait. Pour la première fois le dieu n’est plus associé à un élément de la nature, à un "totem", pour reprendre un terme freudien, montagne, arbre, animal, soleil ou lune. On ne peut le représenter. Il condamne les pratiques magiques et les superstitions, il n’est plus un dieu local mais il est universel, il est le dieu de tous les êtres vivants. Il propose à ses sujets une vie de paix et de justice, où l’on retrouve le concept du K’a égyptien. Moïse utilise l’écrit comme élément de transmission. On voit bien ressortir ici des termes qui ont trait à l’expression de l’hémisphère gauche. Abandon du figuratif, abstraction, généralisation, étude des textes écrits, les fameuses tables de la loi, désir de paix, qui sous entend la mise à distance des passions, l’abandon des superstitions et de la magie, tout tend, dans ce projet, à réduire ou condamner les expressions habituelles de l’hémisphère droit et à privilégier la voie de l’hémisphère gauche.
Ainsi le monothéisme apparaît-il au moment où la pensée se libère du joug des superstitions pour se penser elle même, et pour penser le monde à partir de ses propres observations. C’est la naissance du "moi", de l’ego. Ce "moi", qui observe la nature tout en s’en détachant, devient unique et son expression devient universelle, compréhensible et applicable à tous. La pensée humaine franchit un nouveau palier, et l’hémisphère gauche acquiert une puissance nouvelle. La pensée religieuse, le sacré, émanations du cerveau droit suscite, par compensation, l’idée d’un dieu unique et universel lui aussi. Tellement unique qu’il ne peut y en avoir d’autre, et tellement universel que tous les hommes doivent se soumettre à sa loi. Pensée unique, dieu unique, pensée universelle, dieu universel vont s’imposer au monde, non par l’évidence mais, comme le montre l’histoire, par la force. Ainsi l’Église Catholique, issue de cette tradition va imposer au monde sa vision du monde : Dieu est le créateur du ciel et de la terre et la terre est au centre du monde.

La terre tourne

A la Renaissance, avec le développement de l’imprimerie, les anciens textes, conservés jusque là dans les monastères ("Au nom de la rose"), sont imprimés et circulent dans toutes les grandes cours d’Europe. Les savants de l’époque redécouvrent et traduisent alors les grecs de la période classique. Cette relecture va conduire à la naissance de l’esprit scientifique. Et la science justement, avec Copernic et Galilée fait, à ce moment là, une découverte fondamentale, pressentie par Pythagore 10 siècles plus tôt, qui remet en cause l’explication du monde donnée par l’Église. La terre n’est pas le centre du monde, elle tourne sur elle-même et surtout elle tourne autour du soleil. C’est une véritable bombe. L’explication de la Bible n’est plus satisfaisante, il faut maintenant inventer une nouvelle façon de voir le monde.
La civilisation qui naît à ce moment là en Europe a pour mot d’ordre, objectivité, logique et expérience. Le cerveau gauche atteint un degré d’indépendance suffisant pour s’affranchir de son interlocuteur divin, la puissance de la logique et de la raison impose désormais le silence au cerveau droit. C’est aussi l’époque où l’on commence à parler de maladies mentales. La schizophrénie revient, mais elle n’est plus la normalité, elle est l’exception, la déviation, l’anomalie, on la nomme on la classe et l’on commence à essayer de la soigner, ... dans des asiles.
Au cours des quatre siècles qui suivent, l’explication du monde va évoluer au fur et à mesure des découvertes faites par la science, mais toujours selon le principe de la logique et de la vérification expérimentale.

Vers une nouvelle explication du monde

Dans le courant du XXème siècle la science émet des théories nouvelles qui vont profondément remettre en cause cette vision linéaire et logique des choses : c’est la théorie des quanta de Max Planck, la mécanique quantique d’Heisenberg et la théorie de la relativité d’Einstein. Désormais, la vérification par l’expérimentation n’est plus possible, au delà d’un certain degré de finesse, car l’observateur, appartenant au monde qu’il observe, influe sur l’expérience. La logique, elle même, a ses limites puisqu’elle doit être circonscrite dans un champ de probabilité pour rester vrai. L’explication actuelle du monde n’est plus suffisante, et il devient soudain évident qu’il est désormais essentiel de comprendre comment "on connaît" avant de pouvoir donner une autre interprétation de "la réalité de la réalité", avant de pouvoir dire quoique ce soit de nouveau sur la réalité. Comme chaque fois que le groupe change d’explication du monde il faut espérer le passage à un niveau supérieur. Nous sommes précisément à cette croisée des chemins. Nous avons su démonter ce sur quoi s’appuyait notre vision du monde, mais nous n’avons pas encore les nouveaux éléments qui nous permettent de reconstruire.
D’où l’apparition des sciences dites cognitives, de la cybernétique à l’intelligence artificielle. C’est aussi l’occasion du grand retour de l’hémisphère droit. On a appris à l’écouter, on a observé ce qu’entraînent ses lésions, on commence à le voir fonctionner et l’on comprend qu’il n’est pas seulement la roue de secours de l’hémisphère gauche. Son appréhension globale (holistique) des choses, notamment, est essentielle aujourd’hui pour aller plus loin .
Il semble bien en effet que pour développer une nouvelle explication collective du monde, la seule approche du cerveau gauche ne soit plus suffisante, que l’on ai besoin de l’ensemble des facultés du cerveau, et plu particulièrement de celles du cerveau droit.

La nouvelle grille

Henri Laborit dans son livre "La nouvelle grille" explique en des termes simples comment la neurobiologie conçoit aujourd’hui la structure hyper complexe qui fait un individu.
La réunion des recherches de plusieurs disciplines comme la cybernétique, la neurologie, et la biologie lui a permis de dégager une nouvelle vue d’ensemble, une nouvelle grille du vivant.
Un individu est un ensemble de cellules organisées autour d’une même loi, l’information structure, dont l’axe est de retrouver en permanence l’équilibre de l’ensemble. C’est donc de ce point de vue une structure fermée. Mais cet ensemble est modifié en permanence par son contact avec l’environnement , avec les autres. La société, la culture, l’espèce sont des ensembles plus vastes qui possèdent eux aussi leur information structure propre, les individus qui y vivent sont des sous ensembles de ces super structures et obéissent aux lois des informations structures qui les englobent. L’information circulante, qui tient en permanence informé toutes les cellules d’un organisme sur son état général, permet leur mobilisation lors d’un déséquilibre, et chacune d’elles participe à sa façon au retour à l’équilibre. C’est un peu comme si l’ensemble des cellules d’un organisme baignait dans cette information circulante. Chaque individu d’une société baigne ainsi dans l’information circulante, dans la culture de cette société, et en tant qu’élément va concourir au maintien en équilibre de l’information structure de l’ensemble société. De ce point de vue, l’individu peut-être considéré comme une structure ouverte qui obéi aux lois des organisations de niveau plus complexes qui l’englobe.
Ce que montre Laborit, à cet occasion, c’est qu’au niveau biologique, cellulaire, ce système sait parfaitement fonctionner sans hiérarchie, sans dominance d’un groupe sur les autres, alors que les sociétés humaines n’ont jamais su fonctionner autrement. Aujourd’hui, les découverte très récentes des sciences de la vie nous offrent des modèles d’organisation que nous n’avions pas envisagé jusqu’à présent.