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"Même si je ne pense pas, je suis"

Itsuo Tsuda

mercredi 17 avril 2002

Depuis des siècles les japonais ont développé des pratiques qui leur permettent d’agir sans la domination de l’hémisphère gauche. Les japonais savent depuis longtemps qu’il ne s’agit pas là d’une connaissance encyclopédique, mais d’une pratique qui met en jeu le corps entier.

Par la répétition perpétuelle, lassante parfois, l’hémisphère gauche, qui est peu patient, finit par capituler et, soudain, un nouveau mode d’expression apparaît. Le texte d’Eugen Herrigel : "Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc." est exemplaire sur ce point. Ce petit livre court écrit par un Hollandais décrit le combat douloureux d’un intellectuel européen qui essaye de comprendre avec la raison ce que lui enseigne Maître Awa, jusqu’au jour où, lassé de ses multiples échecs, il renonce à trouver une explication et effectue le tir sans pensée. Le tir est parfait, le Maître salue. Il ne salue pas l’élève, mais ce qui a tiré à travers lui.

"Même si je ne pense pas, je suis" Itsuo Tsuda.

Conscients que l’essor très rapide du Japon vers les valeurs de la société occidentale risquait de faire disparaître une connaissance issue de plusieurs siècle de pratique, les grands maîtres japonais ont exhorté leurs élèves à transmettre l’enseignement qu’ils avaient reçu hors du Japon, et notamment en Europe et aux États-Unis . Itsuo Tsuda est l’un d’entre eux. Sa mission a consisté à transmettre aux européens les pratiques enseignées par ses Maîtres et, à travers elles, à aborder des notions telles que le Ki, dont il pense que, s’appliquant à tous les hommes, et pas seulement aux japonais, elles font, de ce fait, partie du patrimoine de l’humanité. Découvrant à quel point l’occident était éloigné de ce type d’approche, et tout en continuant son enseignement quotidien au coeur de Paris, il a décidé d’exprimer ses idées sur le Ki dans des livres directement écrits en Français, dans la langue de Descartes, tâche d’un difficulté incroyable pour un japonais. "Le Non Faire", "La voie du dépouillement", "Même si je ne pense pas, je suis" sont, avec ses six autres livres, des documents uniques sur ce que peut être une réelle complémentarité de nos deux hémisphères.

Dessiner, c’est voir avec le cerveau droit.

De l’autre côté du monde, et pratiquement au même moment, une américaine, Betty Edwards, peintre de son métier, après dix ans de recherches, a écrit un livre étonnant : "Dessiner avec votre cerveau droit". Si, jusqu’à l’âge de 10 ans, tous les enfants sont d’ardents dessinateurs, passé cet âge la plupart d’entre eux abandonnent le dessin en se jugeant incapable dans cette discipline, l’auteur, ayant, avec beaucoup de ses collègues, observé ce processus a essayé d’en comprendre les causes.
Les enfants peuvent passer des heures à dessiner, avec une concentration intense, sans se fatiguer. L’objet de leur dessin est la représentation du monde, à partir des données qu’ils perçoivent, mais contrairement à ce qui se passe plus tard, ils n’ont pas un soucis de réalisme, et ne s’inquiètent pas des détails. Ils élaborent des symboles, en quelques traits ils représentent un personnage, une maison, un arbre, sans jamais regarder le modèle au moment où ils dessinent, mais au travers d’une visualisation mentale. La mise en page des éléments du dessin est généralement exceptionnelle avant dix ans, sans qu’on ai besoin de dire quoique ce soit.
Et puis vers l’âge de dix ans un renversement se produit. Avec la maîtrise du langage, la mise en oeuvre par l’école des structures logiques et rationnelles et le désir très fort, à ce moment là, de sortir du monde de l’enfance, les pré-adolescents s’orientent vers des dessins réalistes. Ils veulent représenter la réalité telle qu’elle est et non plus sous forme de symboles, et leurs dessins, sont le plus souvent, dénués de tout soucis de mise en page. Pour Betty Edwards, qui avait pris connaissance des travaux de l’équipe de Sperry du Cal Tech., la partie du cerveau mise en jeux lors des premiers dessins est naturellement celle qui est la plus adaptée à ce type travail à un moment où aucun des deux hémisphères n’est encore dominant, et il s’agit bien sur, en l’occurrence, de l’hémisphère droit. La mise en espace, la visualisation, la vision globale, le tracé des contours, l’absence de soucis du détail, la concentration silencieuse correspondent bien à ce que l’on sait de son mode d’expression. Vers l’âge de 1O ans, en revanche, les structures dominantes de l’hémisphère gauche se mettent en place, notamment avec l’intensification du programme scolaire. L’approche de la réalité se fait alors quasi systématiquement selon le mode de cet hémisphère, c’est-à-dire par l’identification, de façon analytique et conceptuelle, rapide, logique et rationnelle.
Durant l’un de ses cours, tandis qu’elle donnait des explications sur ce qu’elle faisait tout en dessinant, Betty Edwards se rendit compte qu’au bout d’un moment les mots n’arrivaient plus à sa bouche. Elle fit un effort pour reprendre son explication et c’est alors le dessin qui lui paru terriblement difficile à exécuter. Elle comprit ce jour là qu’elle pouvait soit parler, soit dessiner, mais qu’elle ne pouvait pas faire les deux en même temps. Elle fit également une autre expérience stupéfiante, celle du dessin à l’envers. Elle proposa à ses élève de reproduire l’oeuvre d’un grand maître qu’elle leur présenta à l’envers. Les résultats furent stupéfiant, tous les dessins étaient excellents, même ceux de ses élèves les plus maladroits. Elle fini par comprendre ce qui se passait. Lorsque l’on cherche à dessiner un objet, la première chose que l’on fait, spontanément, c’est la nommer : "C’est une chaise". A partir de là l’hémisphère gauche dit : " pour cet objet je possède en mémoire une représentation symbolique", il la propose et cette image vient masquer la vision directe de l’objet. Cette représentation symbolique vient des dessins de la petite enfance de l’individu. Dès lors, bien qu’en présence de l’objet réel, le dessinateur aura tendance à reproduire le schéma symbolique proposé par le cerveau gauche, il sera déçu par son dessin, le jugera enfantin et risque de ce fait d’abandonner rapidement cette pratique. Si au contraire on place comme modèle un dessin complexe à l’envers, comme "La mort de Sénèque" de Tiepolo, le cerveau gauche ne saura plus nommer, identifier, ce qu’il voit et va s’avouer vaincu par la difficulté. L’hémisphère droit, qui aime la complexité, va pouvoir très patiemment s’atteler à la tâche en procédant par contours et proportions d’espaces vides et pleins sans se soucier du sens.
Ainsi, en amenant le cerveau gauche à capituler, en lui refusant l’identification verbale, le dessinateur peut "voir" selon le mode de l’hémisphère droit qui est direct, sans masque cognitif. Toutefois le passage du mode "gauche" au mode "droit" est difficile au début car l’hémisphère gauche résiste terriblement à se déconnecter. Ce passage en mode "droit", outre la qualité même du dessin, engendre d’autres phénomènes comme la perte de la notion du temps, une concentration extrême et exclusive sans fatigue qui s’accompagne, au contraire d’un sentiment de détente et de bien être difficile à atteindre autrement. Le livre de Betty Edwards permet, à qui se donne la peine de faire les exercices qui y sont proposés, de se découvrir des dons artistiques insoupçonnés et d’accéder concrètement à son mode de fonctionnement hémisphère droit.