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Le pouce et le langage

lundi 15 avril 2002

Le pouce de la main de l’homme est une invention déterminante de l’évolution pour la mise en oeuvre de techniques, de fabrications, d’assemblages et de communications.

Ce changement prodigieux a été rendu possible lorsque les mains ont été libérées de leur fonction de locomotion, lors de l’apparition de la marche bipède. L’homme se lève, il redresse son squelette, les mains sont libres, elles peuvent cueillir, couper, assembler, montrer.
Pour créer des outils, ou des armes pour se protéger ou pour chasser il faut une habileté manuelle, une sensibilité fine que n’ont pas les autres espèces, mais il faut autre chose encore, il faut concevoir : assembler une pierre au bout d’un bâton à l’aide d’une feuille de chanvre requiert une pensée.
Très tôt les hommes savent que, lors des combats, l’organe vital à protéger est le coeur. Ils conçoivent des boucliers rudimentaires qu’ils vont porter à gauche, du côté du coeur. Dès lors, la main droite va devenir très active, c’est elle qui manie le bâton ou la lance. Les cris qui accompagnent les combats sont ainsi de plus en plus liés aux efforts dans le maniement de la main droite. Ils s’affinent et se différencient au fur et à mesure du développement de l’habileté de la main droite.
Une ébauche de communication gestuelle se développe alors entre les hommes d’un même groupe. Elle leur permet de partager la technique, de partager les tâches et de répartir le fruit de la chasse. Cette nouvelle faculté du groupe, s’avérant très favorable à la survie, se développe. Peu à peu, le fait d’associer des cris à des gestes prend un sens au sein du groupe. Puis les cris se perfectionnent au point que les gestes qui les accompagnaient ne sont plus nécessaires pour se faire comprendre. C’est le début de la parole, du langage verbal, c’est la naissance du concept.

En terme d’évolution on estime que le pouce opposable et le langage sont apparus à peu près à la même période, à quelques centaines de milliers d’années près !

Le bébé suce son pouce bien avant de parler et continue bien après jusqu’au jour où il n’en a tout simplement plus besoin, en général entre 5 et 7 ans.

Depuis fort longtemps les cultures de l’Asie, et sans doute principalement la Chine, savent qu’il existe une corrélation entre le pouce droit et le langage ! Des points d’acupuncture sur le pouce droit sont en relation avec la parole. Les mères d’enfants qui ont des difficultés à apprendre à parler massent longuement les pouces de leur enfant.
Il n’est donc pas impossible que l’enfant qui suce son pouce, tout en préparant son palais à la phonation, favorise le développement dans le cerveau de l’aire de la parole. Aujourd’hui on sait que ce centre spécifique se situe dans l’hémisphère gauche, c’est donc bien le pouce droit qu’il faut sucer pour stimuler l’aire de Broca, l’aire de la parole.
Très souvent les enfants sucent un pouce puis l’autre pour revenir au premier et finalement se fixer pour une durée assez longue à un seul pouce. En fait il est très possible qu’ainsi les bébés préparent le terrain du langage dans les deux hémisphères pour finalement n’en privilégier qu’un qui sera celui de la parole.
Les recherches récentes montrent que, jusqu’à la puberté, la plasticité du cerveau, c’est-à-dire sa capacité de s’adapter à des dysfonctionnements éventuels, est exceptionnelle. On a vu par exemple que des enfants ayant subi une lésion de l’aire de Broca, dans l’hémisphère gauche, peuvent tout de même apprendre à parler normalement.
Dans ce cas, comme chez certains gauchers, l’aire symétrique de l’hémisphère droit prend en charge le langage parlé. Les toutes récentes techniques d’imageries médicales montrent, en effet, que l’acte de parole sollicite les aires symétriques des deux hémisphères. Laissons donc nos enfants sucer leur pouce, celui qu’ils veulent, et à bas les tétines qui jusqu’à preuve du contraire ne stimulent pas les aires du langage !